La police cishétérosexuelle

En 2026, nombre des personnes cisgenres, hétérosexuelles et de gauche de mon entourage (je ne fréquente pas de personnes de droite, c'est une question d'hygiène !) nous soutiennent et pensent que tout va bien aujourd'hui pour les personnes LGBTQ car nos droits ont progressé et qu'elles mêmes sont des soutiens de la commu, ont pour beaucoup des ami·e·s LGBTQ et c'est même pas une question.

Certains de mes ami·e·s d'enfance sont dorénavant des parents et, pour leurs enfants, les questions LGBTQ sont totalement intégrées et ne voient absolument pas nos existences comme des particularités ou des choses exceptionnelles.

On existe et on vit avec elleux, c'est tout : ces gamins sont habitués à voir "Tonton Sébastien" avec son amoureux ou leur camarade de classe Zoé qui a deux mamans.

Malheureusement, toutes les personnes cishets ne sont pas aussi progressistes et n'éduquent pas leurs enfants dans ce sens. On le sent très bien quand on nous regarde de travers dans la rue, quand on nous insulte, nous agresse physiquement ou quand on nous tue. En 2026, nous sommes encore des monstres à éradiquer pour certain·e·s !

Et même si on a le soutien des personnes non-concernées, elles ne connaissent souvent que la surface des luttes pour nos droits et la réalité de nos existences.

Heureusement, nous sommes de plus en plus visibles grâce à des articles dans la presse, au travers de podcasts et d'émissions lambdas qui nous donnent enfin la parole. Il faut aussi prendre en compte la popularité de programmes comme Drag Race France -même ça reste de la télé-réalité produite par Endemol- qui permet de nous amener dans tous les foyers du pays sur une chaine du service public, ce qui fait chouiner les députés fascistes !

Mais, à l'opposé, les médias réactionnaires déversent encore partout des tombereaux de propos immondes sur la commu : les femmes trans seraient des "violeurs en puissance" qui voudraient infiltrer les espaces des "vraies femmes" afin de les agresser, les drag-queens auraient pour fonction d'endoctriner les enfants avec des lectures de contes féériques, les parents LGBTQ seraient des pédophiles, les homosexuel·le·s seraient des malades mentaux à "corriger", etc ...

On entend ça depuis des décennies déjà
, ça ne s'arrête jamais et il y a depuis plusieurs années un backlash réactionnaire très fort en opposition à l'avancée de notre visibilité.

Cependant, la violence ne vient pas uniquement de fascistes qui nous crachent dessus sur Cnews ou de néonazis et autres lgbtphobes qui nous agressent dans la rue.
Il y en a une bien plus insidieuse : La Police cishétérosexuelle. Elle avance masquée, elle se drape dans des atours de respectabilités et de "normalité" afin de mieux contrôler toute dissidence de genre ou de sexualité.

Pour expliquer ça, je vais raconter deux anecdotes assez récentes :

Vendredi dernier, durant une soirée au Philippe avec des ami·e·s et copaines du lobby, je rencontre un italien très sympa.
Il vit à Berlin, aime le même genre de techno que moi et, malgré son hétérosexualité, préfère fréquenter les lieux queer afin de ne pas subir les comportements de ses semblables cishets qui, après avoir bu la pinte de trop, deviennent encore plus violents, ont des comportements absolument dégueulasses envers les femmes qu'ils veulent posséder et veulent se battre pour n'importe quelle raison.

Le bar ferme et il a envie de sortir pour continuer la nuit, j'ai moi aussi un peu le démon chevillé au corps alors je l'emmène dans un lieu un peu secret ou mixe un vieux copain que je connais depuis les 90's. On arrive et c'est ce morceau qui résonne depuis la cave, on prend un verre et on va danser.

On avait retrouvé une bande de queeros qui étaient aussi au Philippe et l'un d'eux danse très proche de moi sur le dancefloor. Même si je suis méga nul pour décoder les signes de drague, je comprends qu'il est enclin à coquiner et je lui demande si je peux l'embrasser.
On se roule des pelles sur le dancefloor pendant que la techno nous enveloppe, c'est cool.

Un peu plus tard dans la soirée, alors que je commande à boire, un joli barbu rouquin voit mon t-shirt Goldorak et me parle de mangas et de BD. Il est en état de boisson et très tactile mais est cute avec ses cheveux bouclés.

On boit un verre, on discute de Druillet et des Watchmen, on se rapproche et on s'embrasse, un baiser qui sera suivi par d'autres dont un qui alertera la police cishétérosexuelle.

On est dans la rue pour prendre l'air avec d'autres personnes. On s'embrasse et je passe la main sous son t-shirt pour caresser son torse poilu, je sens sur ma cuisse qu'il bande (moi aussi) et le moment est très excitant !

Soudain, une voix se fait entendre "Oh les gars, vous déconnez là ! Vous faites quoi ?". On s'arrête et on le regarde, il nous dit "Oh, doucement les gars, on est dans la rue".
Oui, on est dans la rue mais il est 4h du mat et il fait nuit noire et cette obscurité, le lieu devant lequel nous sommes et les gens qui nous entourent devraient nous permettre de vivre un peu plus facilement et librement ce moment.

Ce gars, avec toute l'audace des mecs cishets, nous dit "qu'il n'a rien contre ça" (alors que s'il est déjà incapable de prononcer le terme d'homosexualité, c'est bien qu'il a un problème avec "ça" !) mais, à ses yeux, on ne devrait pas s'embrasser et partager cette intimité aux yeux de tous.

Une fois de plus, voilà une preuve qu'on est tolérés dans l'espace publique tant qu'on est pas visibles, tant qu'on ne montre pas de signes d'affection, tant qu'on reste à la place que la société cishétéropatriarcale nous a assignée : LE PLACARD !

Un homme et une femme cishets qui s'embrassent, se tiennent la main dans la rue ou se promènent avec une poussette c'est "normal". Deux hommes ou deux femmes qui font ça, c'est répugnant et il faut intervenir pour les arrêter et leur dire de se cacher.

On lui dit de fermer sa gueule et d'aller ailleurs, il reste près de nous alors qu'on s'embrasse de nouveau mais, finalement, celui qui disait "ne pas avoir de problèmes avec ça" part pendant qu'on se roule des pelles.

Et encore, heureusement que cet homme cishet nous voit comme des hommes car si on avait été deux femmes -cis ou trans-, la confrontation aurait pu être beaucoup plus violente et il est fort à parier qu'une protestation de notre part aurait valu des insultes ou des coups.

Un peu après, je me tourne vers l'ami de Damien (le garçon avec qui on se galoche) et il semble choqué d'avoir assisté à une telle scène.
Il est hétéro et père de famille -tout comme Damien d'ailleurs mais ce dernier est enclin à moins refouler sa bisexualité après avoir baissé la garde en picolant, vaste débat mais je ne m'étendrai pas dessus aujourd'hui- et ne voit aucun problème à ce que son ami m'embrasse contrairement à l'hétéroflic qui est venu pour tenter de nous ramener dans le droit chemin.

Autre anecdote : L'été dernier j'ai subi une agression homophobe dans un bar où j'avais l'habitude d'aller et, après que j'ai mis ma main dans la gueule de mon agresseur, un autre homme cishet a directement pris sa défense avec des "faut pas le prendre comme ça, il n'est pas homophobe mais il est bourré" et autres bullshit puis un troisième homme cishet est entré dans la danse pour me dire que j'avais réagi beaucoup trop violemment, que je n'aurais pas du le frapper et que j'avais des méthodes de fasciste.

Elle est belle l'inversion accusatoire, je me fais agresser mais tout est de ma faute ! C'est la même chose avec les femmes qui sont victimes de viol : on leur reproche d'avoir une jupe trop courte. Ma faute est donc d'être une pédale qui refuse d'être insultée.

Pour moi, l'excuse de l'alcool et/ou de la défonce pour justifier et excuser des comportements comme ça c'est de la merde. C'est pas l'alcool et/ou la défonce qui ont changé son comportement, c'est juste que cet état second abaisse et/ou détruit le masque social qui l’empêche habituellement de se comporter de la sorte.

Faites vous insulter et agresser pendant des décennies et on discutera ensuite de comment bien réagir. De mon côté, j'ai décidé de ne plus rien laisser passer !

Quelques semaines avant cette agression, un des serveurs me demandait si j'avais déjà ressenti de l'homophobie dans son bar -pourtant fréquenté par des gens de gauche mais très majoritairement des hommes cishets blancs- et était surpris que je lui réponde par l'affirmative alors que lui déploie tous les efforts du monde pour que les personnes des minorités se sentent bien dans le lieu.

J'ai du lui expliqué que j'étais toléré dans cet espace tant que je n'en faisais pas trop et que mon aura de musicien et DJ connu depuis des décennies dans la ville associée au fait que je suis une grande gueule de 48 ans faisait qu'on ne s'essayait pas à me faire chier, à moins de vouloir se mettre à dos de nombreuses personnes et de s'en prendre plein la gueule de ma part. Je lui disais que tant que je restais à ma place de "tapette folkorique" ça irait à peu près bien mais que si jamais je galochais un gars dans le bar, les regards seraient bien différents et l'agression que j'y ai subi et celle d'il y a quelques jours confirment tout ça.

Ces deux agressions s'ajoutent aux centaines que j'ai du subir ces 40 dernières années et même si j'ai du me blinder pour supporter la violence de la société qui lutte ardemment contre ce que je suis, le paradoxe est que d'un côté tout ça m'a rendu plus fort et déter que jamais mais d'un autre côté c'est toujours aussi violent à subir et la colère est toujours aussi présente !

JE NE VEUX PAS ÊTRE TOLÉRÉ, JE VEUX ÊTRE PLEINEMENT ACCEPTÉ ET AVOIR LE DROIT D'EXISTER LIBREMENT PARTOUT AU MÊME TITRE QUE LES CISHETS ET NE PLUS SUBIR LEURS AGRESSIONS !

Malgré ma non-binarité, j'ai une apparence considérée comme masculine et je suis perçu comme tel ce qui me donne tout de même certains privilèges que n'ont pas d'autres membres de la commu : j'en chie beaucoup moins que mes sœurs trans -qu'elles passent ou pas- et que les femmes en général, j'en prends beaucoup moins dans la gueule qu'une jeune pédale qui se maquille et porte des talons, qu'une drag qui s'expose dans l'espace public après un gig, que les personnes racisées ou que des personnes qui jouent avec le genre afin de mieux détruire ses codes et ses normes.

Ce que nous sommes et notre liberté dérangent certain·e·s et la seule réponse à leur offrir est de leur dire d'aller se faire foutre parce qu'on a toujours été là et on le sera toujours ! Fini de se cacher !

Au risque de me répéter, il est important aujourd’hui d'être visibles, d'ouvrir nos grandes gueules si on est en capacité de le faire, de protéger les autres personnes de la commu et encore plus si elles sont plus en danger que nous ... C'est notamment pour ça que les lieux et les évènements communautaires sont encore indispensables pour nous aujourd'hui !

On ne doit plus se contenter des miettes que la société veut bien nous jeter au sol mais nous devons prendre le plus de place possible et ne rien lâcher ! 

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